Slam
La grasse matinée (J. Prévert)
16 avril 2026

Il est terrible,
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir déteint.
Il est terrible ce bruit,
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.
Elle est terrible aussi,
la tête de l'homme,
la tête de l'homme qui a faim,
quand il se regarde à six heures du matin dans la glace du grand magasin,
une tête couleur de poussière.
Ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde,
dans la vitrine de chez Potin.
Il s'en fout de sa tête,
l'homme,
il n'y pense pas.
Il songe,
il imagine une autre tête,
une tête de veau par exemple,
avec une sauce de vinaigre,
ou une tête de n'importe quoi qui se mange,
et il remue doucement la mâchoire,
doucement,
et il grince des dents,
doucement,
car le monde se paie sa tête,
et il ne peut rien contre ce monde,
et il compte sur ses doigts,
un,
deux,
trois,
un,
deux,
trois,
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé,
et il a beau se répéter depuis trois jours,
ça ne peut pas durer,
ça dure trois jours,
trois nuits,
sans manger.
Et derrière ces vitres,
ces pâtés,
ces bouteilles,
ces conserves,
poissons morts protégés par des boîtes,
boîtes protégées par des vitres,
vitres protégées par des flics,
flics protégés par la crainte,
que de barricades pour si malheureuses sardines.
Un peu plus loin,
le bistrot,
café crème et croissants chauds,
l'homme titube,
et dans l'intérieur de sa tête,
un brouillard de mots,
un brouillard de mots.
Sardines à manger,
oeufs durs,
café crème,
café arrosé rhum,
café crème,
café crème,
café crime arrosé sang.
Un homme,
très estimé dans son quartier,
a été égorgé en plein jour,
l'assassin,
le vagabond lui a volé deux francs,
soit un café arrosé,
zéro franc soixante-dix,
deux tartines beurrées,
et vingt-cinq centimes pour le pourvoir du garçon.
Il est terrible,
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir déteint.
Il est terrible ce bruit,
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.